3 février : le grand saut

Ce voyage commence avec ce qui m'apparaît être un véritable train de demeurés. Entre l'ancêtre qui m'a tenu la jambe dès le départ parce que je l'avais aidé avec sa valise et l'energumène qui vient de réaliser une vidéo circulaire au flash dans le wagon bar, je sais pas comment on dit « gratin » en italien mais ça ne devrait plus tarder.

Et pourtant ce n'est rien comparé au groupe de français quinquagénaire qui occupe le carré devant moi et qui malgré leur apparence de nouveaux riches disciplinés s'expriment avec une vulgarité affligeante et un humour qui ferait honte à Bigard. J'interromps les centaines de lignes que je pourrais écrire sur le mépris qu'ils m'inspirent pour signaler cette conversation, que dis-je, ce débat autour du nombre de capsules de lait à utiliser pour le café du débile devant moi qui depuis 7 minutes n'en finit plus d'hésiter.

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BENEDETTA ma première rencontre, sublime, dans un espèce de café pizzeria où je dîne avec deux arrancini modestes pour éviter une nuit de digestion dans le dortoir de bolosse où j'ai posé mes affaires tout à l'heure. Benedetta commandait aussi des arrancini à emporter mais comme j'avais entendu qu'elle avait besoin d'un chargeur de tel je lui ai proposé celui qui était juste dans mon sac et on a discuté le temps que sa commande arrive. Elle travaille pour une joyauterie et elle va en mars à Paris pour le taff. Est-ce que j'ai pensé à lui proposer de l'aider ou de la voir pour son voyage à Paris ? Bien sûr que non. Ne me reste que le souvenir déjà fuyant de ses yeux magnifiques qui eux ne me verront plus, grand bien leur fasse.

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Je me suis arrêté dans un bar à cocktail sombre mais très beau ou je déguste un truc inconnu et stylé ce qui est exactement la combinaison qu'on attend d'un cocktail. Ce quartier s'appelle Porta Romana. C'est grand et aéré mais ça manque un peu de monde, c'est pas un mardi pluvieux qui nous arrête à Paris mais comme j'ai choisi le quartier au pif, je ne peux pas me plaindre. On m'a parlé de Moscova mais Jack m'a dit d'aller au bar Basso alors j'irai demain.

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Pas hâte du tout de retourner à l'auberge où j'ai posé mes affaires tout à l'heure et où des adolescents prépubères mataient des vidéos sur l'ordinateur dans leur lit à 21h.

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J'ai hâte de voir Milan de jour parce que de nuit c'est pas convaincant. Je crois que je vais éviter les auberges de jeunesse à l'avenir moyennant le déroulement de cette nuit mais ça part pas hyper bien.

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Je vais clairement garder mon smartphone pendant ce voyage. C'est suffisamment difficile d'être en itinérance semi-permanente si je la joue sans aucune aide je vais perdre mes affaires et dormir dans la rue c'est écrit d'avance. J'ai supprimé toutes les applications réseau et messagerie. Ça suffira amplement à vivre le moment présent.

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Je suis retourné à l'auberge où j'ai demandé una picola birra, sans succès donc puisque l'on m'a servi une pinte comme si de rien n'était. Tant pis, c'est mes camarades de chambre qui vont être ravis quand je vais égayer leur nuit avec de lourds ronflements de celui qui a franchi avec brio la première étape d'un voyage qui s'annonce formidable. Je peux rentrer heureux maintenant que j'ai vu le sourire enivrant de Benedetta, tout le reste c'est bonus.

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C'est triste cette réalité universelle du métro parisien à cette auberge milanaise qui veut que tout le monde soit scotché à son téléphone alors qu'on pourrait se dire des mots d'amour ou se battre avec ferveur. Les créateurs de contenu détruisent plus qu'il ne créent.

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Je viens d'échanger avec Cristina une jeune Russe qui ne parle pas anglais. Une conversation très courte donc, j'ai eu le temps de lui dire ma seule phrase en russe: les petits oiseaux chantent dans la forêt. Il n'y avait ni forêt ni oiseaux donc ça l'a fait rire et nous sommes retombés rapidement dans un silence macabre.

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Le lobby de l'auberge est noyé dans un son de techno trans c'est à hurler de rire. Je vais me coucher mais avant je mets un Shazam pour rire plus longtemps de ce souvenir impérissable.